14-01-2026

Rentrer chez soi

10h26

Je suis seule chez moi. Cela fait désormais un mois et demi que je dois rester chez moi.

Il fait tout gris dehors, et humide. Les arbres sont morts. Et pourtant je suis chez moi.

C’est où chez moi ?

Dans cette pièce, à mon bureau, à côté du vieux gramophone de ma grand-mère, avec lequel je jouais quand j’étais petite, et qui est désormais à moi, avec la bougie que j’allume pour la première fois le lit fait avec des fleurs jaunes dessus les trèfles qui naissent les fleurs en Lego de mon mariage les stickers sur mon ordinateur les photos que j’aime la peluche chat que j’ai depuis mes quinze ans la boîte à musique Mulan que j’avais quand j’étais petite et le dessin du chat et de moi.

J’ai trouvé ce dessin de moi et de mon chat sur mon bureau, à mon retour de Barcelone l’année dernière. Plus je le regarde, plus il traduit le sentiment de chez soi. Les couleurs, le calme, le chat, et le fait qu’une amie ait pris de son temps pour le faire et me l’offrir.

J’ai l’impression d’avoir passé la dernière décennie à chercher le chemin de chez moi.

Je pensais l’avoir trouvé dans la communauté que j’avais rejoint. Je pensais pendant près d’une décennie que c’était là que je devais être. Comment peut-être on est chez soi en terrain hostile ? On ne peut pas être chez soi là où tout le monde se hait et se jalouse en silence. J’ai erré, et je me suis trompée de chemin. Je me suis retrouvée dans un piège à loup. Flamboyant, épineux, dangereux.

Seventeen - Sharon Van Etten

Quand j’ai cru avoir construit quelque chose de solide, j’ai vu la moisissure sur les murs. Comment peut-on être chez soi dans une maison contaminée par la saleté ? Les fondation se sont fissurées, la vermine s’y est installée. Toute tentative de nettoyer était vaine. Je me suis effondrée avec elle. C’est là que je suis morte, en 2022.

Je me souviens être entrée dans le foyer d’ami·es, quand le mien était sur le point de s’écrouler. Iels se levaient vers 8h, dans le calme. La lumière de l’été. Le chat noir qui se promenait. La joie d’être ensemble. C’est parce qu’iels m’y ont accueillie que j’ai pris conscience qu’il fallait fuir.

Il a fallu tout reconstruire. J’ai mis du temps à comprendre qu’il n y avait rien à faire des ruines, et qu’il fallait trouver un autre endroit. C’était un cimetière à ciel ouvert.

J’ai souvent voulu y retourner pour y mettre le feu. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre qu’il fallait en faire une sépulture. Les vestiges de quelque chose qui a existé et qui n’est plus, hantés par celle que j’étais et qui n’est plus. Parfois il m’arrive d’y retourner pour les regarder de loin. Est-ce que j’arriverais un jour à les trouver belles ? Je ne sais pas. Je sais seulement que je ne peux pas franchir le seuil, car je n’y suis plus la bienvenue. Est-ce qu’il y a des chats qui y rôdent comme au cimetière du Père Lachaise ? J’aimerais bien.

’ai passé ces dernières années à être vouloir me précipiter sur le champ de bataille. Sauf que pour faire la guerre, il faut savoir aussi rentrer chez soi.

Tarifa - Sharon Van Etten

Je crois que chez moi existe désormais. Il m’a fallu apprendre que l’immédiat, c’est aussi chez moi. On ne peut pas rentrer chez soi en gardant la nervosité de l’extérieur. Il faut savoir déposer les armes sur le seuil avant de s’y installer. Et choisir qui peut en être.

Les fondations étaient déjà là depuis quinze ans. Dans un mois, nous serons ensemble depuis quinze ans, soit la moitié de notre vie. C’est surtout là, chez moi. Je me suis demandée si chez moi pouvait encore exister maintenant que le chat n’est plus là. Les premiers temps ont été difficiles et vides. Mais les murs ne sont pas recouverts de moisissure mais bien de tendresse, c’est là, la différence.

Je suis enfin de retour chez moi, même si dehors, je vois que tout s’effondre. J’ai la chance d’être à l’abri pour de bon.

Car chez moi, c’est l’infusion que l’on se prépare chaque soir avant d’aller dormir la lumière orange de la lampe à lave les bonjour et les bonne nuit chaque matin et chaque soir le troisième rang du cinéma aller au cinéma rentrer du cinéma prendre le bus voir du drag le concert de Charli XCX avec toi le billard dans l’hotel à Stockholm les soba froids Animal Crossing écrire dans mes carnets t’entendre jouer du piano pendant que je lis aller à la bibliothèque les étreintes avec celles que je ne connaissais pas à la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale faire des Lego créer ce petit site internet les souvenirs joyeux faire des activités manuelles l’instant présent.

Maintenant

11h25