10.01.2026
Les mots sales
14h52
Il y a du monde et du bruit dans le café.
Le sobacha est froid.
Voilà trois ans maintenant que je ne sais plus écrire. Les mots me paraissent vides, bêtes, sales.
J’ai d’abord forcé en me disant que ça reviendrait. C’est peut-être revenu, mais je haïssais ce que j’écrivais. Puis je me suis dit qu’il fallait peut-être d’abord que j’aille bien pour que ça fonctionne.
J’ai le souvenir, la sensation même, des mots qui glissent facilement. Qu’il me suffisait de penser pour que les lettres fassent sens sous mes doigts. Et maintenant, j’ai l’impression que les mots sont lourds, et que je trébuche dès que je les pose.
Ces dernières années, les seuls vrais écrits que j’ai pu faire n’avaient rien de littéraire. Il s’agissait de listes factuels d’événements tristes et de dépôts de plainte. Les mots étaient crus, les phrases bourrées de fautes traduisaient seulement ma nervosité, et tout ce qui comptait, c’était la vérité. Maintenant que la vérité est hors de moi, peut-être que je parviendrais à écrire à nouveau ?
Ces derniers mois, j’ai tenté de réécrire. Le regard des autres m’a poussé à tout supprimer. Par honte du jugement, je crois. Des autres. Du mien ?
Ici tout paraît soudain plus facile. Il n y a personne de qui me cacher.
- pour combien de temps ?
Peut-être que la solution était là sous mes yeux depuis toujours. Écrire comme dans mon petit carnet à la couverture bleue dans le bus. Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je pense. Ne pas relire, car au fond, tout ça importe peu.
Tout à l’heure j’ai vu un chien qui ressemblait à un petit mouton marron.
Puis un autre avec une écharpe.
Et un autre avec un manteau.
Everyone got to own their body
Everyone got to be somebody
Everyone got to own their story
Everyone got to love somebody
Peut-être aussi qu’il me fallait écrire sans raison.
Écrire pour rien.
J’ai passé ces dernières années à écrire pour me justifier, pour vivre, pour être payée. Ce n’est pas tant les mots qui sont sales. C’est les raisons pour lesquels je les utilisais. J’ai joué le jeu de la comédie : il fallait faire comme tout le monde pour espérer être acceptée et intégrée.
On sait ce que ça donne.
Je veux écrire pour rien.
15h17